Préhistoires
de Jean Rouaud

critiqué par Eric Eliès, le 29 avril 2023
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Une interrogation, pleine d'humour et d'émerveillement, sur les prémices de l'humanité
Ce petit livre inclassable, d’une centaine de pages à peine, est une merveille de science légère, pleine d’amour pour son sujet (nos ancêtres homo sapiens et néandertal) et d’ironie sur notre époque, qui donne autant à sourire qu’à réfléchir. En trois textes courts, qui se lisent aisément et sont accessibles à tout public, même jeune adolescent, Jean Rouaud évoque le rapport au monde des premiers hommes et le mystère de leurs représentations symboliques qui ont survécu jusqu’à nous, depuis l’art pariétal aux champs de pierres dressées, et nous interrogent aujourd’hui. Grâce à une écriture pleine de verve et d’humour, qui multiplie les digressions et les clins d’œil, mais avec aussi beaucoup de finesse et d’empathie, le livre déborde de vie et donne à ressentir les prémices de la pensée abstraite et ouvre des perspectives sur les liens qui nous unissent à nos lointains ancêtres ("qui en savaient autant que nous sur la meilleure part de nous-mêmes"), à leur rapport à la nature, au temps et à la mort, avec d’étranges résonances qui touchent des angoisses et des interrogations profondément enracinées dans la condition humaine.

Dans le premier texte (qui est aussi le plus long), le ton est parfois familier, presque oral, comme si Rouaud nous racontait l’histoire d’une bande de potes, un peu violents, un peu frustres mais profondément attachants. On sent la volonté de l’auteur, qui connaît bien son sujet, d’éviter le piège du didactisme pesant. Il en fait parfois un peu trop mais la lecture est très agréable, et j’ai souvent souri des digressions ou comparaisons entre les époques. Néanmoins, l’essentiel n’est pas là : il réside dans l’évocation d’une naissance possible de l’art, dans la représentation des choses et des êtres par la parole et par le dessin. Rouaud imagine une sorte de rivalité dans des clans dominés par les meilleurs chasseurs, et des hommes plus faibles qui auraient réussi à affirmer leur place au sein du groupe en faisant valoir d’autres qualités que la force et la ruse. Rouaud décrit ainsi les peintures rupestres presque comme un art libertaire et facétieux, en imaginant deux êtres, plus chétifs que les "cadors" partis à la chasse, presque des avortons, cachés dans une caverne, à l’abri des regards, pour donner libre cours à leur imagination, multipliant les innovations techniques et se vengeant (gentiment) de la domination des hommes les plus forts de la tribu (par exemple le chef éventré par un bison !). Mais l’art pariétal est aussi – et surtout - une manifestation du lien entre les hommes et les animaux, qui symbolisent des facultés, une force, une puissance (notamment l’ours, le bison, le cheval et le taureau) que les hommes ont sans doute rêvé de s’approprier en même temps qu’ils se vêtaient de leurs peaux… L’écriture de Rouaud sait se faire poétique pour ressusciter le souffle créateur qui anima les premiers artistes :

Ces traits mémorisés à la va-vite lui permettent, de retour au camp, de se lancer dans des compositions plus ambitieuses sur la roche. Qu’il incise d’abord sur le modèle du doigt dans le sable, ou piquette quand la pierre est moins tendre. Mais c’est un travail lent et pénible, qui n’a pas cette fulgurance des premiers tracés sur le sol qu’on effaçait du plat de la main. Les lignes se font plus hésitantes, concèdent parfois à la roche un contour imprévu. Les mauvais coups ne pardonnent pas. De plus il faut attendre que les rayons du soleil frôlent la paroi pour bien juger du résultat. Bien sûr on identifie immédiatement l’animal représenté, mais, comment dire ? (…) une question depuis quelque temps tarabuste le graffiteur débutant devant ces figures creuses qui jouent à la vie comme les enfants à la chasse : serait-ce possible d’y croire ? d’y croire au point de n’y voir que du feu ?

Tiens, le feu justement, qui nous a déjà tant apporté – ces ombres géantes qu’il projette sur le fond de l’abri, est-ce qu’il n’en détiendrait pas le secret de fabrication ? L’autre soir, alors que quelqu’un mouchait une torche, c’est-à-dire la frottait pour l’empêcher de fumer, notre dompteur de créatures a pensé que cette balafre noirâtre laissée sur la paroi pourrait lui éviter le fastidieux travail de gravure, les burins de silex, outre leur maniement incommode et un manque certain de précision, lui mettant les doigts en sang. Il s’est saisi d’un tison éteint, puis, de sa démarche bringuebalante, s’est approché d’un panneau de pierre. Et là, devant la petite troupe stupéfaite qui écoutait un nième récit de chasse miraculeuse, le geste grandiloquent du conteur qui tailladait l’air de sa main, et observait le manège de son rival par-dessus leurs têtes, est resté en suspens. Comme sa parole. Tous se sont alors retournés vers l’ombre découpée d’un petit cheval au ventre rond contre la paroi, comme s’il paissait à côté d’eux, nullement dérangé par leur présence, au lieu que d’habitude il part au grand galop dès qu’il détecte dans un souffle de vent l’odeur de ces drôles de créatures qui lancent sur eux une partie de leur bras, comme on lance de mauvais sort.

Le deuxième texte évoque le rapport à la nature et au temps, et à la mort. Le ton est plus grave que dans le premier texte, avec moins d’humour mais avec un vrai émerveillement devant l’éveil d’une pensée qui, se heurtant à la mort, s’ouvre à l’espoir d’une résurrection incarnée par le cycle des saisons et la renaissance des fleurs au printemps, quand la nature explose de beauté et de vitalité après la rigueur de l’hiver. Ce regard plein d'espoir porté sur le mystère de la mort n’est pas l’apanage de sapiens : l’homme de Néandertal, qu’on a longtemps méprisé comme un sous-humain mal dégrossi, a, le premier, et bien avant sapiens, enterré ses morts en les couvrant de fleurs, comme si le cadavre mis en terre portait lui aussi la promesse d'un printemps….

Le troisième texte est consacré au site de Carnac. Rouaud évoque avec beaucoup humour la déception de Flaubert qui, lors de son voyage en Bretagne, fit son Pécuchet et n’y vit que de grosses pierres mais Rouaud prend le temps de s’immerger dans les alignements de pierres, rangées avec méthode et soin par taille croissante selon des lignes qui suivent la course du soleil d’est en ouest. Etait-ce une sorte de calendrier ? Rouaud réfute avec ironie toutes les thèses supposant que les hommes préhistoriques avaient, outre le calendrier, également inventé la montgolfière pour connaître la date du jour mais il célèbre l’éveil d’une pensée désireuse de marquer sa présence au monde et sa permanence, malgré le temps qui passe, comme si les pierres témoignaient d’un peuple se mettant en rang pour passer du jour à la nuit, et en triompher…