Le Sorcier Majdar
de Ian Page, Paul Bonner (Dessin)

critiqué par Eric Eliès, le 11 novembre 2022
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Le premier tome de la série Astre d'Or (série de livres dont vous êtes le héros dans le monde de Loup Solitaire)
« Le sorcier majdar » est un livre dont vous êtes le héros (acronyme LVDH), c'est-à-dire un livre dont l'histoire, racontée à la deuxième personne (« vous ») et découpée en nombreux paragraphes (ici 350), progresse en fonction des choix du lecteur parmi les options proposées par l'auteur. Le système narratif est complété de règles qui, en intégrant une variable aléatoire (ici une table de hasard qui remplace les usuels jets de dés), permettent de quantifier les capacités du héros incarné par le lecteur, de déterminer la réussite ou l'échec de certaines actions difficiles (par exemple, crocheter une serrure ou escalader une montagne) et de simuler des combats. La particularité des LVDH est en effet qu'on peut échouer voire mourir, ce qui apparente en fait le livre à une sorte de jeu interactif. Ces livres ont eu un énorme succès dans les années 80 et j’avoue avoir plaisir à me replonger de temps en temps dans ces lectures d’enfance et à les présenter sur CL.

Ce livre, premier tome d’une série qui en comprend quatre (tous joliment illustrés, avec de très belles couvertures dans l’édition française), fut écrit par Ian Page, davantage connu comme le chanteur du groupe pop-rock britannique « Secret Affair ». La série reprend l'univers (le Magnamund) et les règles développés par Joe Dever pour sa célèbre série « Loup Solitaire ». Néanmoins, même si l’esprit de la série présente quelques similitudes avec la lutte que Loup Solitaire, dernier survivant de l’ordre Kaï, mène contre les Maîtres des Ténèbres, le ton présente des différences notables, notamment dans sa dimension quasi messianique.

Le livre s’ouvre par une longue mise en contexte. Autrefois étaient les Majdars, race étrangère au Magnamund qui erraient dans les dimensions. Après avoir découvert ce monde, dont la beauté les séduisit, ils s’y installèrent. Ils dominaient l’humanité, encore balbutiante, mais s’efforçaient de la guider dans son épanouissement, tandis qu’eux-mêmes continuaient à explorer les dimensions, développant leurs connaissances et leurs pouvoirs magiques. Ils fabriquèrent alors la Pierre de Lune, symbole et artefact de leur puissance qui était devenue si forte qu’elle commença à déséquilibrer les dimensions et inquiéta les Dieux. La déesse Ishar exigea alors des Majdars qu’ils enferment la Pierre de Lune dans une dimension parallèle au Magnamund et s’isolent dans une île lointaine, en cessant tout lien avec les hommes. Des millénaires passèrent ; l’humanité se développa mais n’oublia pas les Majdars, dont le souvenir alimentait une foi quasi religieuse. Puis l’humanité fut ravagée par des guerres, d’où émergea un roi-sorcier, Charachak qui, fort de ses pouvoirs et de son armée de guerriers (les Chadakine), asservit tous les peuples et imposa une terrible tyrannie. Les Majdars, liés par leur serment à la déesse Ishar, ne pouvaient intervenir pour aider les hommes mais, un jour, une barque, poussée par une tempête magique, vint s’échouer sur les rivages de l’île. S’y trouvait un bébé, et les Majdars comprirent que les Dieux leur envoyaient un enfant humain pour qu’ils l’éduquent et le préparent à libérer l’humanité. Ils nommèrent l’enfant Astre d’Or.

Nous incarnons Astre d’Or, formé par les Majdars à l’art de la haute sorcellerie. La sorcellerie est la principale spécificité de la série par rapport à Loup Solitaire, avec des pouvoirs (à choisir parmi une liste) et une caractéristique supplémentaire – la Volonté – qui reflète à la fois notre détermination et notre force magique. Cette caractéristique est très importante car elle conditionne notre capacité à employer efficacement notre baguette de sorcier, dont chaque usage nous épuise et consomme notre volonté… En conséquence, en plus de l’endurance, nous devons veiller à préserver notre volonté (ce qui ne sera pas facile) sous peine de périr.

L’aventure commence avec notre départ de l’île vers les terres de l’empire Chadakine. Notre but est de retrouver la Pierre de Lune, qui constitue le seul moyen de mobiliser des pouvoirs supérieurs à ceux de Charachak. Il nous faudra préalablement obtenir l’aide des Kundi, peuple d’hommes-singes, autrefois alliés des Majdars, qui sont dotés d’un pouvoir de voyance et peuvent localiser la Porte d’Ombre ouvrant des passages entre les dimensions. Les Kundi, qui forment la tribu perdue de Lara, se sont réfugiés dans des forêts impénétrables… Le récit est assez linéaire mais il est très bien mené, et découpé en séquences distinctes ponctuées de moments mémorables. La qualité d’écriture restitue bien le sentiment d’oppression suscitée par la tyrannie des Chadakines, qui se dévoile peu à peu. Astre d’Or, ayant vécu dans l’ignorance des hommes, est empreint d’une certaine naïveté et découvre avec effroi la force et la cruauté des Chadakines, dont les méthodes, uniformes et attitudes évoquent un peu l’Allemagne nazie.

L’une des originalités de la série réside dans sa densité psychologique. Astre d’Or comprend rapidement qu’il est confronté à un adversaire beaucoup plus puissant que lui et l’auteur insiste sur les craintes et doutes qui assaillent Astre d’Or, jusque dans ses rêves, un peu comme dans le Seigneur des Anneaux où Tolkien dévoile les peurs et les cauchemars de Frodon. Outre la force des alliés et serviteurs de Charachak (notamment un terrible spectre appelé le "mangeur d'âme"), la nature, que l’auteur prend la peine de décrire, est également très dangereuse car l’auteur a créé un bestiaire redoutable, qui nous impose fréquemment de fuir dans des paysages (montagnes désolées ou dédale de souterrains) qui suscitent un fort sentiment de traque et d’oppression, remarquablement entretenu par l’écriture et les effets de suspense. Les Krakus (crapauds ailés et vénéneux) et les Mantizes (grosses mantes religieuses vivant en colonies d’insectes) mettent le lecteur sous stress, tant Astre d’Or semble parfois fragile et presque démuni…

L’autre grande originalité est la richesse des nombreux personnages secondaires. En fait, Astre d’Or ne cesse de faire des rencontres et il est rarement seul. Dans ce premier tome, il est longtemps accompagné de Tanid, belle jeune femme au service d’une redoutable sorcière travaillant pour les Chadakines (cette sorcière nous soumettra à la torture), et de Chan, un négociant qui a beaucoup voyagé et a notamment traversé les contrées où les Kundi ont été vus pour la dernière fois. L’auteur parvient à leur conférer une personnalité complexe, qui enrichit le plaisir de lecture. Ainsi, Tanid, qui nous accompagne dans notre fuite après notre évasion d’une forteresse chadakine, parce qu’elle a été impressionnée par notre force et courage, est susceptible de nous trahir… Quant à Chan, souvent espiègle et bavard, il se montre parfois (à juste titre) terrorisé et dépassé par les évènements… Je ne détaillerai pas davantage, pour ne pas spoiler, mais tous deux mourront dans notre périple à la recherche des Kundi et ces deux morts, développées sur plusieurs paragraphes virant presque, pour Chan, à une atroce agonie, sont rendues avec une grande puissance d’évocation, qui suscite une tristesse réelle chez un jeune lecteur. Rares sont les LVDH qui réussissent à ce point à installer un sentiment poignant d’empathie !

Néanmoins, le texte n’est pas exempt de tout défaut. Il y a parfois quelques incohérences, dans la forme ou le fond, dans la gestion du renvoi de paragraphe en paragraphe.